La pandémie de COVID-19 confronte le monde à des défis sans précédent. L’incertitude permanente et les conséquences économiques ont un effet direct sur notre coexistence et ce également au sein de la population juive de Suisse.
Les théories du complot – un vieux fantôme sous une nouvelle apparence
En plus des restrictions religieuses imposées par la pandémie, il y a deux phénomènes qui préoccupent particulièrement les personnes juives en Suisse. D’une part, il y a les fantasmes de la conspiration de plus en plus populaires. Beaucoup d’entre eux poursuivent un narratif antisémite d’une élite secrète (souvent juive) qui contrôle en coulisses, les affaires du monde. Selon une étude récente de la ZHAW, jusqu’à 30 % de la population suisse est réceptive à de tels propos.
Comment se fait-il que les gens croient à de tels fantasmes à l’époque de la science et des Lumières ? Les scénarios de conspiration apportent des explications simples à des phénomènes mondiaux complexes et donnent ainsi une sensation de contrôle en période de grande incertitude. Dans le cadre de cette vision du monde simpliste, les théories de conspiration identifient souvent un petit groupe comme étant le déclencheur et les bénéficiaires de la crise. Car ce n’est que lorsque la crise est expliquée et qu’un bouc émissaire est trouvé que la grande majorité des gens peut se défendre contre elle, c’est ainsi que l’idée se présente. Au Moyen-Âge déjà, lorsque la peste faisait rage dans toute l’Europe, on accusait la population juive d’empoisonner des puits, par exemple, ce qui entraînait des pogroms. Et ce en Suisse également, où de nombreuses communautés juives ont été anéanties. Ces mythes de conspiration perdurent dans la société depuis des siècles. Il n’est donc pas surprenant que le récit fictif des « Protocoles des Sages de Sion », publié en 1903, ait été traduit dans une dizaine de langues et constitue toujours un moyen efficace d’incitation à l’antisémitisme, même 100 ans plus tard.
Depuis le commencement de la crise du COVID-19, des schémas similaires sont reconnaissables. Les personnes juives sont tenues responsables de la propagation du virus et cette croyance erronée se diffuse, laissant croire qu’elles profiteraient personnellement de la crise. Souvent, d’autres anciens mythes de conspiration resurgissent à la surface. Le meilleur exemple pour illustrer ce phénomène est la mouvance QAnon des États-Unis, qui bénéficie depuis quelques temps d’un engouement croissant en Suisse également. La conviction obscure de QAnon, selon laquelle une élite secrète asservissant les petits enfants et buvant leur sang comme un élixir de vie, découle directement de la légende antisémite des meurtres rituels.
Tout le monde veut être Anne Frank
Parallèlement aux récits de conspiration, le nombre croissant de comparaisons avec l’Holocauste est une tendance inquiétante en cette période de crise. Que ce soit à Zurich, Bâle ou Lachen, partout, les gens ont manifesté avec l’étoile jaune sur la poitrine pour se dire victimes opprimées des mesures du Corona imposées par l’État. La tentative de faire un parallèle avec les personnes juives persécutées durant le nazisme est non seulement complètement absurde, mais elle souille également les victimes assassinées durant le nazisme de manière systématique et organisée par l’État. Les protestations contre les fermetures de restaurants et les masques obligatoires ne doivent en aucun cas autoriser l’instrumentalisation de cette catastrophe afin de rallier les gens à leur cause. Même si ce n’est pas forcément l’intention des personnes manifestantes, par ces actions, elles donnent la main aux négationnistes qui tentent de minimiser les atrocités des nazis.
Il faut faire preuve de courage civil
Comme cela a été prouvé, les fantasmes de la conspiration offrent un terrain idéal pour la radicalisation et la légitimation de la violence. La combinaison, des théories de conspiration de plus en plus populaires et la relativisation de l’Holocauste, est donc une tendance particulièrement dangereuse qu’il ne faut pas quitter des yeux. Car lorsque des histoires inventées de conspiration se mélangent à la relativisation d’atrocités qui ont réellement eu lieu, en tant que société, nous nous aventurons sur un terrain glissant. Dans cette situation, il est du devoir de chaque individu de donner l’exemple, avec courage et engagement civil, contre l’oubli et en faveur d’une argumentation qui s’appuie sur des faits.
GMS_position_Les effets de la pandémie de COVID-19 sur les citoyens juifs en Suisse (PDF)

