Position de la GMS – Les Juifs d’aujourd’hui

Un nouveau phénomène erre dans une société en proie aux pandémies, au changement climatique et aux crises financières : c’est celui de la relativisation de l’Holocauste. La conviction politique ne joue ici aucun rôle. Qu’il s’agisse d’Adolf Muschg, qui qualifie la « cancel culture » d’une forme d’Auschwitz, ou d’un candidat au conseil municipal lausannois qui voit dans l’interdiction de la burqa le signe annonciateur de nouvelles atrocités nazies. Ils pensent tous reconnaitre le spectre de l’Holocauste dans les débats politiques les concernant. Les amateurs les plus fervents de ce phénomène sont probablement les personnes manifestant contre le coronavirus. Semaine après semaine, celles-ci défilent à travers les villes suisses, arborant sur leur poitrine, avec une fierté irritante, l’étoile jaune. Tous ces exemples montrent que : de nos jours, toute personne se sentant désavantagée d’une manière ou d’une autre, se déclare

immédiatement « le Juif d’aujourd’hui ».

Alors que ces incidents et d’autres semblables suscitent un tollé plus ou moins grand, quasiment personne n’essaie d’expliquer pourquoi ces comparaisons sont faites si facilement et pourquoi cela est non seulement répréhensible, mais peut même être dangereux.

 

Instrumentalisation à des fins personnelles

Dans le cas le plus inoffensif, les personnes faisant de telles comparaisons ne disposent pas de la compréhension nécessaire de l’histoire. Celle-ci pourrait toutefois être rafraichie par un travail éducatif ciblé. Mais il est beaucoup plus probable que la Shoah soit délibérément et volontairement instrumentalisée. Car le label de l’Holocauste est toujours attractif : rien ne symbolise mieux la représentation d’une victime éprouvée que l’étoile jaune sur la poitrine ou que des noms horribles d’anciens camps d’extermination.

Le fait que cette tactique ne soit pas uniquement une propagande bon marché au service de leur propre agenda politique, mais également douloureuse pour les personnes ayant survécu à la Shoah, ne semble pas les préoccuper. Ce que ces personnes ne comprennent pas, c’est que les étoiles juives et Auschwitz ne symbolisent pas les opinions peu appréciées que l’on critique. Ces symboles représentent le marquage de personnes condamnées à un meurtre de masse orchestré par l’Etat et qui ont ainsi perdu du jour au lendemain leur droit à la vie et à la dignité humaine. Être publiquement dénoncé, insulté et voire même diffamé, pour une opinion controversée (pouvant encore être exprimée en toute impunité dans la démocratie dans laquelle nous vivons) est peut-être le côté sombre de la culture de l’indignation qui domine actuellement, mais ce n’est définitivement pas l’équivalent d’un génocide.

 

La relativisation mène à la minimalisation

De telles comparaisons sont non seulement répréhensibles, mais peuvent également être dangereuses. Ce fait est bien trop peu souligné dans le débat animé de ces derniers temps, car même si l’Holocauste n’est pas directement démenti par de telles comparaisons, il est relativisé. Il va de soi que des comparaisons avec d’autres meurtres de masse doivent être possibles, dans le but de tirer des leçons du passé. Mais toute personne laissant entendre que les phénomènes actuels, tels que les mesures d’hygiène en vigueur ou une police du langage autoproclamée, sont un tant soit peu similaires aux conditions qui prévalaient à l’époque, remet en cause la gravité de la situation des Juifs à l’époque et sous-entends qu’ils auraient dû mieux se défendre. De telles situations sont déjà une réalité dans certains endroits. Une étude récemment publiée aux États-Unis a révélé qu’un peu moins d’un quart des jeunes croient que les récits de l’Holocauste sont exagérés. Parallèlement, dans une enquête réalisée en Allemagne en 2018, environ 40 % des jeunes de 18 à 34 ans déclaraient connaître « peu » ou « pas du tout » la Shoah. Une étude récente de la ZHAW montre quelles en sont les conséquences directes. Dans cette enquête, une personne juive sur dix en Suisse déclare avoir entendu de la part de personnes non-juives que l’Holocauste était un mythe ou qu’il était présenté de façon exagéré.

 

Jusqu’à ce que la lame s’émousse

Actuellement, le Conseil fédéral discute d’un mémorial national de l’Holocauste à Berne. Au vu de l’instrumentalisation récurrente de la Shoah, la promotion d’une culture du souvenir qui non seulement commémore mais aussi contextualise est primordiale. C’est la seule façon d’empêcher que les comparaisons avec l’Holocauste ne dégénèrent en une arme politique utilisée par chaque camp politique jusqu’à ce que la lame soit si émoussée qu’elle ne coupera plus au moment où il y aura une attaque réelle contre notre démocratie.

 

Dina Wyler, directrice de la GRA, fondation contre le racisme et l’antisémitisme

La position est déjà publiée sur le site Internet de la GRA depuis le 30.04.2021. En collaboration avec la GRA, nous la republions ici.

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